Il y a des personnes qui, pour on ne sait quelles obscures raisons, ne se sentent exister que dans l’acte de malveillance. On a tous dans notre entourage plus ou moins proche (peut-être est-ce même vous, avouez) une hyène habilitée méchanceté force 12 sur l’échelle de Belzébuth.
Moi, c’était mon grand-père.
L’homme était trapu-grassouillet version 3.1 familiale, téléchargée illicitement.
Prévoyante, la nature avait essaimé quelques cheveux suffisamment dissimulateurs de son front bas, pour faire en sorte qu’il échappe aux jets de pierres et parvenir ainsi à l’âge de maturité reproductive sans trop de dommages. La couleur (des cheveux, pas des pierres, suivez un peu !) tirait sur le corbeau mort, ce qui n’est pas bien courageux de sa part. Comme la plupart des frustrés capillaires, il prenait un malin plaisir à accentuer la chose en s’imbibant ostensiblement l’absence de pilosité céphalique de brillantine ou de goudron, les analyses sont toujours en cours.
Ses yeux étaient si petits que les plus perspicaces lui auraient volontiers acheté un chien, les autres, se contentant de s’adresser par erreur à son versant nord, à leur corps défendant. Personne ne leur en tenait d’ailleurs rigueur, puisqu’à leur décharge, la profondeur et l’aspect nauséabond de la conversation n’en était aucunement altérés.
Pour compléter la vision que j’en avais au travers de mes yeux d’enfant, ses bras velus étaient couverts de tatouages plus ou moins douteux qui laissaient croire que ses neufs vies de bras droit de Neptune avait dû être terribles, alors même qu’il n’avait jamais eu qu’une 4L pour des déplacements qui n’avaient jamais excédé les frontières de la Haute-Marne profonde.
Il devait par ailleurs nourrir un fétichisme particulier pour les poils de tous horizons, puisqu’il entretenait un rapport quasi incestueux avec sa moustache, copie strictement en conformité admirative de celle d’un certain Adolf, un autre tyran patenté, mais adulé, lui, par des psychopathes au neurone unique empustulé.
En adepte consciencieux d’un liquide rouge conditionné en bouteilles en plastique, cette boule de régurgitation de haine avait, par on ne sait quel moyens illégaux et sûrement par inadvertance, réussi à faire trois filles à mon adorable grand-mère. Devant cet état de fait, écrasé par une honte ancestrale et par un dépit conforme au reste du personnage, c’est-à-dire déplacé, il avait unilatéralement décrété que la première serait un garçon, malgré les menues apparences trompeuses et tenaces qu'elle s'était mises en tête de développer.
Ainsi, ma mère, troisième de la série, allait donc au moins échapper à une construction mentale perturbée. Par contre, elle allait pour le coup se voir affubler de l’intégralité des droits et privilèges associés à tout Cendrillon qui se respecte (prince charmant non compris), contrairement à l’aînée fraîchement emburnée de la famille.
Alors, non, je n’ai pas de souvenir ému de papy gâteau sortant une petite piécette de sa manche devant mes yeux émerveillés ou me portant sur ses épaules un peu fragiles. Pas mémoire non plus d’une chevauchée sauvage sur des genoux osseux et tremblants ou ne serait-ce que d’un sourire illuminant un visage aux cheveux grisonnants. Juste une angoisse affichée à la perspective d’une visite chez ce monstre capable de nous enfermer « dans le noir de la cave avec les araignées » pour que nos rires, même étouffés, ne perturbent pas sa sieste.
Le manque a progressivement fait place à la colère. Je me rappelle m’être promis d’utiliser mon trépied et mon objectif à macros afin d’immortaliser son colon pour compléter l’arbre généalogique familial. Quand on est un trou du cul, il faut assumer.
La colère a fait progressivement fait place à l’indifférence, jusqu’à il y a 15 jours.
Mon papy à moi est mort à 88 ans il y a deux semaines. Je m’attache à interrompre la terrible onde générationnelle des dégâts qu’il a causé. Je me dis que se construire en exemple ou en opposition, c’est toujours se construire.
D’aucun vont me reprocher de ne pas respecter sa mémoire. Je les emmerde.
Il n’est même pas plus mort que mon adorable grand-mère, ce con.